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    Là-bas où j'ai rêvé.

     

    La côte des squelettes

     

     

    L'océan comme une huile

     

    Offre ses lames bleues au sable qui se noie

     

    sous les eaux de cristal

     

    Aux franges du désert l'onde et le grès s'animent

     

    Une étreinte lascive

     

    que le soleil sublime

     

    Ici

     

    la vie est née

     

    œuvre d'art avant l'art

     

    pour aimer le soleil sous les ondes trop froid

     

     

     

    Ici

     

    La vie se perd

     

    et ses os cathédrales défient les éléments

     

    près des navires échoués que la grève digère

     

    en un siècle patient

     

    ici

     

    la vie hésite

     

    elle erre quelquefois aux silences froissés

     

    quand l'aube n'ose pas effacer les ténèbres

     

     

     

    Le soir

     

    Une douceur orange inonde l'océan

     

    quand le soleil vaincu se dilue dans le bleu

     

     

    Mais la nuit en ces lieux ne triomphe jamais

     

    Si le jour s'évanouit

     

    c'est l'éclat des étoiles qui luciole les vagues de mille tremblements

     

     

     

    Du grand large s'élève un long soupir glacé

     

     

    Portée par des brumes légères

     

    une source de vie

     

    attendue au désert

     

    dont chaque grain aura son infime trésor

     

    Sa particule d'eau

     

     

     

    L'âpre vie du sous-sol n'attendait que cela

     

    Elle sort des terriers

     

    Le lézard

     

    L'araignée

     

    boivent cette rosée

     

    Puis l'un dévore l'autre

     

    et aux premiers rayons va dormir sous le sable

     

    Depuis des millions d'années

     

    L'ondulation des eaux quand le vent s'y repose

     

    Les battements de cœur du désert du Namib

     

     

     

     

     

     


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    Errances.

     

    A l'ombre des parfums je regarde aujourd'hui,

    quand mes mains se fissurent et j'écoute la vie.

    Celle qui durera l'espace d'un instant,

    ou bien l'éternité d'un fleuve de géants.

     

    Et la nuit m'ouvrira au désert de lumières

    qui enivrent les sols saturés d'aubes tendres.

    Un jour gris fermera l'inutile destin

    des ambres bleus noyés sous des eaux cimetières.

     

    Je remonte le temps, celui des cathédrales,

    quand je croyais mourir et que je visitais

    seulement le passé qui ronge mon futur.

     

    Des fleurs mauves s'étirent au bord de mes chemins,

    quand un neurone noir assassine les blancs.

    J'aime toujours autant quand je perds aux échecs.

     

     

    Si je perds aux échecs je suis curieux de voir

    la prochaine partie. Je relève des os

    que j'ai aimés un jour, pas si lointain d'ailleurs.

    Les années vont toujours chercher les souvenirs.

     

    Et le temps n'ose pas effacer la mémoire

    de granit effrité au fond des peurs enfouies.

    Les souvenirs sont ceux que nous savons garder.

    Une pierre qui pèse enfermée dans un os.

     

    Les souvenirs sont lourds quand je ferme les yeux.

    Dans une maison vide, sur un lit de hasard,

    un tremblement m'effraie et je sais bien pourquoi.

     

    Il me reste pourtant une lueur d'espoir,

    au bord de tes jardins peuplés de lueurs mauves,

    quand tu perds à la vie juste à côté de moi.

     

    Le temps est un échec que l'on suit pas à pas.

     

     

     


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    C'était mon père et nous ne nous sommes vraiment regardés que quelques jours avant sa mort, et encore comment en être vraiment sûr ?

    Tant d'indifférence depuis l'enfance ça pourrait s'estomper en quelques jours ?

    Les dernières années il avait dans le dos une douleur tenace qui le " tarabustait " : c'était son mot.

    Et une autre dans sa vie, de loin, peut-être sa jeunesse, qui le tarabustait aussi, mais de celle-là il ne parlait jamais et je ne l'ai comprise que bien plus tard.

    Ou plutôt il l'évoquait avec son père, qui fut aussi son "seul ami" et dans ces rares moments ses yeux filaient vers un monde étranger où lui seul se posait. Pudeur ? Repli sur soi ? Nous pensait-il indignes de confidences ?

     

    C'est dans son atelier où les draps d'araignées se couvraient de sciure que son trop peu de tendresse s'épuisait à frôler de vieux morceaux de bois – voyageurs exotiques – qui allaient devenir de superbes marqueteries. Mon frère trop petit n'y venait jamais, quant-à-moi, rarement admis dans cet antre étonnant je regardais surpris qu'une branche ordinaire puisse au cœur de son os cacher tant de trésors.

    De la caresse du polissage naissaient des paysages aux couleurs infinies. J'entendais quelquefois tomber un mot de sa grande carcasse. Pas souvent une phrase.

    Ça c'est du sipo, celui-là de l'acajou, là de l'ébène. Ça vient de loin, d'Afrique, celui-là du Brésil, un palissandre.

    Ces évocations de pays lointains me faisaient rêver et je partais chercher dans "l'encyclopédie pour tous", un des rares livres que nous possédions, le Congo, le Brésil et des iles perdues tant la Terre était grande.

    J'ai appris à aimer les morceaux d'arbres dans cette pièce encombrée où certains bois pouvaient dormir des décennies. Pour les arbres entiers c'est venu beaucoup plus tard. Beaucoup plus fort aussi.

    J'ai aussi appris les insectes, curieuses guêpes et autres abeilles solitaires qui venaient par le carreau cassé et creusaient dans les bois tendres la galerie de leur nid. Elles payaient souvent de leur vie leur audace. On le savait quand un nuage de poussière tombait mollement du plafond ou d'un mur, une vibration sonore réveillait Aglaé qui fondait sur sa proie.

    Oui j'aimais Aglaé pour dire araignée.

    J'ai dû à cet âge apprendre vite pour construire des souvenirs car les " temps d'atelier " n'ont pas été bien longs. Assez cependant pour comprendre que mes mains m'ouvriraient des horizons inattendus.

    A la maison c'était différent, les regards étaient durs, les silences fermés.

    Nos envies de rire ne duraient pas, il avait ce pouvoir d'éteindre les lueurs qui s'allument pour un rien dans les yeux des enfants ; un raclement de gorge, un soupir appuyé, le couteau sur la table qui claque trop fort, et on avait compris mon petit frère et moi qu'il fallait se calmer. Manger en silence.

    Infime notre mère servait le repas qui se terminait toujours par cette phrase :

    Bon, j'ai fini, donne-moi "la pomme".

    Ce n'était pas une pomme, non, c'était " la pomme". Toujours.

    Encore aujourd'hui ce fruit chargé du souvenir m'apparait teinté de mystère.

    A la maison le bonheur n'était pas au menu, pas plus que son contraire. On ne se posait pas de questions à son sujet mais on savait qu'ailleurs c'était mieux. Entre les murs nous étions seulement à l'abri de la pluie, de la faim et du froid.

    Suffisant pour la survie.

    A cette époque la résilience n'était pas dans les livres mais dans notre souplesse de roseaux. Les bourrasques paternelles pouvaient nous plier jusqu'à frôler le sol la moindre accalmie nous relevait, nous poussait au soleil. Indemnes.

    Alors sitôt fini le repas :

    vas-tu ?

    – Je vais dehors.

    Ce dehors où tout devenait possible était la délivrance.

    Nul ne nous en privait, heureusement, on a grandi avec les herbes sauvages. Les orties, les chardons ne nous piquaient même pas : L'entrainement sans doute et un peu de folie.

    Il y avait des oiseaux, des fleurs et des lézards dans chacun de nos jours et ceux de grande chance un renard s'invitait, un blaireau, une fouine...

    On en parlait longtemps avec force détails, échafaudions des plans pour retrouver l'animal fabuleux. L'attraper peut-être ! Le caresser et l'amener chez nous.

    – Sûrement pas ! Une saleté pareille, tout juste bon à voler des poules !

    Notre incompréhension se posait un instant au regard de maman, du battement de cils à la mimique triste elle savait sans un mot nous consoler, et un peu plus tard nous expliquer que tous les êtres privés de liberté finissent par mourir.

    – Mais alors le petit prince ?

    – Oui, mais c'est une belle histoire...

     

    Quatre ou cinq ans sont passés et on a appris que la douleur tenace était un cancer.

    Du poumon. Le plus vache.

    Quand ce cancer l'a eu un lundi de pentecôte, ce ne fut pas pour lui une grande victoire car la douleur d'enfance avait tué mon père depuis longtemps.

    Au bord du trou pas grand-monde, sa femme, ses enfants, notre demi-frère banni pas rancunier et quelques anonymes. Peu.

    Mais somme toute ce n'était pas si mal pour un mort-vivant de longue date.

    – On allait pouvoir apprivoiser un renard.

     

     


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